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Hans-Ulrich Joss : « NON, la Suisse n’est pas neutre. »

Hans-Ulrich Joss, ancien professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Lausanne, apporte son éclairage sur la neutralité suisse, un concept ancré dans une riche histoire et souvent mal interprété dans les débats contemporains.

Pouvez-vous nous définir la neutralité pour la Suisse ?
La neutralité a des visages multiples et les définitions sont souvent contradictoires. » Historiquement, elle a été imposée à la Suisse lors du Congrès de Vienne en 1815. Initialement, elle signifiait que la Suisse ne devait plus participer aux guerres des pays étrangers. Cependant, cette définition masquait les intentions des grandes puissances, qui souhaitaient utiliser la Suisse comme un tampon entre elles tout en se réservant le droit d’intervenir dans ses affaires internes.

Comment la Suisse a-t-elle maintenu sa neutralité durant les conflits majeurs, comme les deux guerres mondiales ?

Aux 19e siècles, elle n’était pas très influente. Ce n’est qu’au 20e siècle que la neutralité a été mise à l’épreuve. Les guerres mondiales ont contraint la Suisse à jongler entre son engagement à ne pas participer aux conflits et les réalités économiques, notamment son rôle dans l'industrie de l'armement et les crédits accordés à des pays en guerre, ce qui a compliqué sa position neutre. La présence de l’armée et service militaire en Suisse est souvent vue comme contradictoire.

Quel est votre perspective ?

Le concept de ‘neutralité armée’ adopté en 1815 lors du Congrès de Vienne signifiait que la Suisse devait pouvoir se défendre en cas d’intrusion étrangère et de refuser le passage aux armées en guerre. Même avec une armée, la Suisse n’avait ni la capacité de contrer une grande puissance ni l’intention de renoncer à ses échanges commerciaux cruciaux pour son économie. Ainsi, l’armée suisse soutenait la neutralité en protégeant l’indépendance du pays, sans s’engager activement dans les conflits.

La question de la neutralité suisse est actuellement débattue, notamment avec la guerre en Ukraine. Pensez-vous que la Suisse reste neutre ?

La neutralité sert de bouclier et de masque. Elle permet de maintenir un certain discours politique, mais en même temps, elle a la fonction de l’épée cachée qui symbolise le commerce de la Suisse, dont les exportations. Cette dualité montre que la neutralité s’adapte selon les besoins et les circonstances.

"La neutralité est un cache-sexe et la Suisse est impliquée et participe d’une manière ou
                             
d’une autre dans tous les conflits de ce 20e et 21e siècle. "   
                                                                   — Hans-Ulrich Joss


Selon vous, la Suisse représente-t-elle bien sa neutralité sur la scène internationale ?

La Suisse, en revendiquant la neutralité comme un principe clé, semble à première vue avoir bien navigué à travers les grands conflits mondiaux et les sanctions internationales tout en poursuivant ses intérêts économiques. Cependant, cette neutralité a parfois été exploité de manière opportuniste. Par exemple, lors de l’apartheid en Afrique du Sud, la Suisse a refusé de se joindre à l’embargo de l’ONU, mais a simultanément accru son commerce de l’or avec l’Afrique du Sud. Cette contradiction montre que la pratique de la neutralité n’est pas toujours aussi honnête ou cohérente qu’elle pourrait l’être, reflétant une certaine schizophrénie dans l’approche suisse qui mérite une évaluation critique.

Pouvez-vous parler des défis associés à la pratique de la neutralité aujourd’hui ?

Le principe est simple : ne pas participer aux guerres. Cependant, le droit de la neutralité est complexe. Si on dit que la Suisse n’a pas le droit de participer à une guerre étrangère. Elle pose des questions sur la participation à des guerres via des actions indirectes, comme la vente d’armements. 

Est-ce que la livraison d’armement de guerre est encore conforme à la neutralité ? 

Le débat actuel montre que même en Suisse, il n’y a pas de ligne directrice claire sur ce que signifie d’être neutre.

Quel est votre point de vue sur l’avenir de la neutralité suisse ?

Il est probable que la Suisse continue d'essayer de jouer sur les deux tableaux. Personnellement, je pense qu’il faudrait peut-être repenser notre approche pour mettre davantage l’accent sur la médiation et la promotion de la paix, plutôt que sur les profits des conflits.